C’est peut-être injuste et légèrement cruel, mais les récits d’écrivains-voyageurs sont souvent plus pertinents et captivants que les ouvrages de voyageurs-écrivains. Nous en avons un parfait exemple ici. ‘’Au-delà des pyramides’’ est l’œuvre du romancier Douglas Kennedy. Paru en Angleterre en 1988, il a seulement été traduit en français en 2010, suite à l’énorme succès de ses ouvrages de fiction.

Il a pour théâtre l’Egypte, pays original à plus d’un titre, étroite bande de verdure et de vie le long du Nil, au milieu du désert, dont les sites mythiques attirent (enfin, attiraient avant le covid…) plus de dix millions de touristes chaque année. Il s’agit essentiellement d’un tourisme très localisé (les pyramides, le Caire, Louxor…) et très organisé. On croise peu de voyageurs hors des sentiers battus en Egypte : l’accès à de nombreux endroits est réglementé (qui plus est, de nos jours, formellement déconseillé par le Quai d’Orsay) et la géographie du pays se prête peu à la randonnée ou aux exploits sportifs. Tant est si bien que les récits de voyage dans l’Egypte contemporaine sont aussi rares que sont pléthoriques les ouvrages sur les pharaons ou la Vallée des Rois.

La genèse d’ ‘’Au-delà des pyramides’’ est amusante. Le projet de ce récit de voyage est une tentative pour Douglas Kennedy de reprendre pied dans le monde de la littérature après un cuisant échec comme auteur de théâtre. Pourquoi l’Egypte ? Il a gardé un excellent souvenir d’un bref séjour au Caire en 1981. Il s’accorde cette fois quatre mois pour connaître mieux le pays, en évitant (c’est très snob) tous les sites touristiques. Luxe suprême, il gagne Alexandrie par voie terrestre et maritime, chose impossible aujourd’hui : plus de ferry, passage par la Libye ou la Syrie fort problématique… Quoiqu’on pense de l’avion, c’est quasiment l’unique solution en 2022.

Ce voyage remonte à plus de trente ans, Moubarak était alors au pouvoir, mais ce récit n’a pas pris une ride et nous offre un regard documenté et plein d’humour sur les insolubles problèmes de ce pays et le charme de ses habitants. D’une plume vive, Douglas Kennedy évoque les transitions politiques radicales subies par le pays (socialisme et proximité avec l’URSS sous Nasser, libéralisme et protectorat américain avec Sadate), l’omniprésence d’une bureaucratie caricaturale ou encore la montée d’un fondamentalisme musulman qui ne facilite pas forcément la vie de la minorité copte du pays. Après une année 2011 particulièrement violente (plus de 70 morts) et malgré les discours d’apaisement des autorités, ce dernier point est toujours aussi sensible aujourd’hui.

De façon plus légère, nous sommes entraînés d’Alexandrie à l’oasis perdue de Siwa (‘’San Francisco du désert oriental’’, où existait le mariage entre hommes, avant d’être aboli par le roi Farouk en 1923…), dans l’indescriptible chaos du Caire et le charme suranné de l’hôtel Rialto, avant de remonter doucement le Nil et descendre vers le sud (oui, c’est comme ça en Egypte : on remonte et on descend en même temps), visitant au passage d’austères villes de Moyenne Egypte. Et puis, bien sûr, impossible d’y échapper, une escale à Louxor (où les commerçants ont fortement tendance à faire payer des prix exorbitants aux étrangers) nous vaut un portrait décapant de l’industrie touristique locale : ‘’Ces pratiques ne révélaient pas seulement l’appât du gain des commerçants, elles montraient aussi le mépris dans lequel ils tenaient leur clientèle de passage. Ils avaient besoin des touristes et en même temps ils trouvaient leur naïveté tout simplement grotesque, tandis que les étrangers, eux, en venaient à voir la population égyptienne comme un ramassis de gamins roublards et sans scrupule. Dans le ramdam publicitaire induit par le tourisme, chaque partie ne percevait de l’autre qu’une caricature infantile’’. Sans surprise, Douglas Kennedy fuit Louxor, pour une tentative de remontée vers Assouan en felouque. Tentative vouée à l’échec, faute de vent, mais occasion de connaître (un peu) la vraie vie sur le fleuve.

Bon, vous l’avez compris, aussi actuel que s’il venait d’être édité (juste quelques noms à changer…), ce récit se dévore comme un polar.

Livre de poche. Moins de 5€. Aucune excuse !…